John Le Carré – la saga George Smiley

la_taupe_le-carre« Etre inhumain lorsqu’il s’agit de défendre notre sens de l’humanité, avait-il dit.« 

J’ai choisi d’évoquer trois romans qui se suivent dans la bibliographie de John Le Carré : La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy, 1974), Comme un collégien (The Honourable Schoolboy, 1977) et Les Gens de Smiley (Smiley’s People, 1980) qui ont pour point commun d’avoir George Smiley comme personnage principal.

La trilogie raconte l’affrontement à distance entre deux chefs-espions, Smiley le britannique et Karla le soviétique. On dit souvent que la littérature de Le Carré est un « anti-James Bond ». Et il est vrai que son personnage principal est décrit comme petit, bedonnant, cocu et ressemblant à une grenouille. Les intrigues sont réalistes, et bien qu’elles ne soient pas dénuées de suspense, on y dégaine rarement son arme. Pas de super-méchant terré au cœur d’un volcan, mais une vaste palette d’espions de tout bord entre lesquels on a du mal à différencier les gentils. Ces romans d’espionnages sont plutôt basés sur la psychologie, la manipulation et la désinformation.

Le premier volet, La Taupe, est le plus connu de la saga, notamment depuis son adaptation au cinéma. Que ceux qui n’ont rien compris au film se rassurent, le livre est beaucoup plus accessible. C’est d’ailleurs le plus facile à lire de la trilogie. Dans ce livre, George Smiley est appelé à découvrir celui ou celle qui travaille en sous-main pour les soviétiques au sein du Cirque (le surnom du renseignement anglais, équivalent du MI6).

Dans le deuxième tome, Smiley reconstruit le service ébranlé et place des pions en Asie pour lutter contre l’influence soviétique. Ce volet, bien plus long que les deux autres, n’est pas le plus facile à aborder. Il démarre lentement et il faut s’accrocher un peu. Mais on est assez vite emporté dans ce tableau de la fin de la guerre du Vietnam où les Américains résignés évacuent en catastrophe. Deux grands moments dans ce tome : la description de la guerre et le chapitre qui raconte l’enfance de Drake Ko.

Dans le dernier épisode, Smiley est sorti de sa retraite pour une dernière mission dans laquelle il retrouve les ombres de son passé et peut-être une dernière chance d’abattre son ennemi et alter-égo soviétique Karla. Davantage dans la lignée du premier tome, on retrouve un style plus tendu et plus concis.

C’est vrai qu’il y a parfois des lenteurs mais qui décrivent admirablement d’un côté les agents de terrains, attendant fiévreusement un ordre du QG et de l’autre les bureaucrates qui attendent en tournant en rond les rapports d’opération des premiers. Le style Le Carré est particulier. Il est volontiers digressif si bien qu’on se sent parfois perdu dans cette jungle de suspicion généralisée, mais on se rend régulièrement compte que ce que l’on avait pris pour un aparté est en réalité majeur pour la suite.

Les romans sont très british, plein de flegme et d’humour corrosif – l’épouse de George ne nie pas avoir des amants mais préfère dire qu’elle a « sauvé des hommes de l’homosexualité ». Les intrigues sont noires, cérébrales; elles décrivent un monde souterrain, paranoïaque et glacial. Mais aussi absurde. Sitôt qu’on a démantelé un réseau, au prix de perdre ses propres hommes, on en découvre un autre. John Le Carré raconte une course sans vainqueur, où chacun perd. Lui-même ancien agent, il témoigne avec compassion pour ces hommes et ces femmes qui passent dans la broyeuse des services de renseignement.

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